Le 23 juin 2016 à 10h, Cyril Langlois a soutenu son mémoire recherche M2 HPDS : "La théorie néodarwinienne de l'évolution face à la notion de contrainte et à l'évo-devo"

Jury: Olivier Perru (Directeur), Gilles Escarguel, Philippe Jaussaud. Rapporteur: M Morange

Résumé : Le terme « contrainte » est largement employé aujourd’hui dans le domaine de la biologie évolutive et la pensée évolutionniste. À titre d’exemple, un chapitre entier y est consacré dans l’ouvrage de référence en français Biologie évolutive (Thomas, Lefèvre et Raymond 2010). Il est cependant largement polysémique et l’utilité même des concepts qu’il recouvre reste débattu chez les biologistes et les philosophes de la biologie (par exemple Shanahan 2008). Ce mot a pourtant rencontré en quelques années un succès considérable dans la littérature scientifique de la biologie, à partir de la fin de la décennie 1970. Ce succès semble avoir rapidement dérivé en une surexploitation, associée à une multiplication des adjectifs et donc des concepts associés à ce terme. Cet engorgement et les débats qu’il suscite débouchent dès le milieu des années 1980 sur des tentatives de conciliation et de synthèse (Maynard Smith et al. 1985), puis de clarification dans les années 1990 (Schwenk 1995), mais aussi sur des positions de rejet pur et simple de ce vocable, jugé « moribond » pour n’être plus « qu’une corbeille à papier dans laquelle différents auteurs jettent différentes choses » (Olson 2012). Ce travail tente à son tour d’exposer les sens de ce concept en biologie, d’éclairer les débats qu’il a fait naître et les relations qu’il a tissées avec d’autres thèmes de discussion entre évolutionnistes, pour finir sur l’état actuel de la question.

La prise en considération des contraintes « structurales » et « développementales » dans les études évolutionnistes alimenta l’émergence de l’étude du développement embryonnaire sous l’angle évolutif (ou « évo-dévo ») dans les années 1970 et 1980. Le paléontologue et essayiste américain Stephen Jay Gould (1941–2002) est largement considéré comme l’un des initiateurs de cette approche de l’évolu- tion, à travers son premier ouvrage majeur, Ontogeny and Phylogeny, puis l’impact de sa métaphore des pendentifs architecturaux de la cathédrale Saint-Marc de Venise, qu’il proposa avec le généticien Richard Lewontin dans un article fameux de 1979. L’aura médiatique de S. J. Gould paraît cependant avoir éclipsé les apports d’autres chercheurs sur cette notion de contrainte. C’est notamment le cas du biologiste catalan Pere Alberch (1954–1998), pourtant premier forgeron de l’idée de contrainte développementale, dont on présentera l’approche et l’influence sur l’éclosion de l’évo-dévo.

Par ailleurs, l’accent mis sur la considération de cette notion de contrainte par les évolution- nistes, au cours des années 1980, doit aussi être remis dans une perspective épistémologique et socio- historique. Alberch, Gould et leurs collègues relevaient déjà, dans leurs écrits, que l’importance qu’ils accordaient à ces notions de « contraintes » ou de « canalisation » du développement dans l’analyse morphologique et évolutive des organismes se rattachait à la pensée des biologistes « structuralistes » pré-darwiniens du xviiie siècle, comme Goethe, ou aux conceptions hétérodoxes de D’Arcy Went- worth Thompson (1860–1948).

Cependant, cette remise en cause de la conception strictement adaptationniste de l’évolution, qui dominait les années 1970, correspond aussi à la convergence des travaux d’un groupe de chercheurs américains inter-connectés (les paléontologues Stephen J. Gould et David M. Raup (1933–2015), le généticien Richard C. Lewontin (1929–), le biologiste Pere Alberch, notamment), plus ou moins marqués politiquement à gauche, passés par l’université Harvard comme étudiants (Raup) ou enseignants (Gould, Lewontin, Alberch) et engagés dans l’importation vers leurs disciplines de méthodes d’analyses exogènes fondées sur la mathématisation, l’analyse statistique et la modélisation.

Cette approche de la biologie et de la paléontologie, formalisante et éloignée du travail « de terrain », peut-elle éclairer cette recherche de structures sous-jacentes aux données brutes et de mécanismes évolutifs distincts mais complémentaires de la pure sélection par l’environnement extérieur ?